Ma backstory poly

J’ai écrit un premier texte, très long. Dedans, il y avait toute l’histoire, toute mon histoire, et tous les prénoms. J’ai hésité à publier ce texte, j’hésite encore, mais pour cela il faudrait que je demande l’autorisation à chaque personne impliquée, et elles sont au moins une vingtaine.

Alors, seul Valentin, mon partenaire d’honnêteté radicale, pourra lire ce pré-texte, et j’en fais le prétexte de ce que vous allez lire maintenant. Vous n’aurez pas les potins, les détails croustillants de ma vie sentimentale, les drames et les retrouvailles comme dans un livre de Jane Austen. Gardez à l’esprit à quel point j’aurais adoré me montrer impudique et tout vous dévoiler. L’éthique limite, et j’apprends à mourir, vous mêmes vous savez.

Je me considère depuis quelques mois polygame. Je préfère ce terme à celui de polyamoureux, que je trouve trop cadre sup. Il y a quelque chose dans le rechignement qu’ont les blancs de gauche à se dire polygames qui me dégoûte un peu. J’entends dans cette résistance du racisme, de l’anticléricalisme primaire, et aussi une sorte de hauteur que « nous c’est pas pareil, nous c’est éthique ». Pas pareil que qui ? J’entends aussi le trouble de l’attachement néolibéral, qui croit pouvoir se déployer, exploiter les cœurs et les corps sans répartir ses richesses.

Je sais que ce dégoût, je l’ai aussi développé en m’écœurant de mes propres histoires, que je déclarais polyamoureuses alors que je n’avais pas le temps, pas l’espace. Je n’ai pas le cœur élastique. Aujourd’hui, je veux délimiter ce qui est de l’ordre de la fête (air), de la salope éthique (feu) , de l’intimité plus ou moins platonique (eau), et du projet d’interdépendance (terre).

Pour être tout à fait honnête, cela revient surtout à faire silence pour prendre le temps d’observer ce qui m’agit. Des fois, ce silence prend très longtemps, mais je crois que cette fuite est souvent plus juste pour moi que l’usage de la force.

Il y a tant de choses que je changerais si on me donnait l’occasion de recommencer. Et en même temps, je sais que la sagesse qui m’anime aujourd’hui, je la dois à mes conneries passées.

Je crois aux amours plurielles avant tout parce que je crois le grec ancien qui différencie 9 types d’amour. Polyamour, cela devrait vouloir dire « plusieurs types d’amour », et pas « l’amour romantique pour plusieurs ». Là, le terme serait pertinent et je pourrais l’employer.

Au fond, j’ai l’impression que tout cela sert surtout à penser des alternatives à l’hétérosexualité, à la monogamie, et à la famille nucléaire, car nous sommes un certain nombre à souffrir de ces modes par défaut. Quand je peux définir précisément, pleinement, un lien, sans faire appel à cette grille mortifère, je sens que ça connecte à un autre niveau, à quelque chose de plus profond. Quand on invente ce qu’on est les un·es pour les autres, quelque chose se passe. Je voudrais cette conscience, cette attention, ce soin pour chacun de mes liens, mais mes ressources, mes moyens humains, sont limités. La répartition de ces ressources avec le plus de conscience et d’intégrité possible, c’est ce que je veux m’employer à faire jusqu’au décès.

J’ai cru très fort à l’amour romantique, je me suis fiancé plusieurs fois. J’ai voulu être tout pour l’autre, et qu’il soit tout pour moi. Puis j’ai voulu être libre. J’ai exploré sexuellement, avec et sans capote. J’ai pris beaucoup de plaisir. J’ai menti, et on m’a menti. J’ai trompé, et on m’a trompé. J’ai vécu en foyer polyculaire (avec plusieurs partenaires amoureux), et j’ai été en trouple. J’ai été jaloux au point de vouloir mourir. J’ai ressenti de la gratitude pour les partenaires de mes partenaires au point de vouloir leur faire des câlins.

Nous vivons sans modèle des amours plurielles. Cela nous pousse à inventer, à expérimenter, à nous planter grave. Je garde au cœur l’intention anarchiste : à chacun·e selon ses besoins, de chacun·e selon ses moyens. Clarifier en permanence quels sont mes besoins, et quels sont moyens, pour causer le moins de souffrance possible. En acceptant que des fois ce ne sera pas assez, et qu’il faudra apprendre à mourir.

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