Ceci n’est pas une détransition

note du rédacteur : ce texte est un texte important de mon blog. S’il vous parle ou vous touche, vous pouvez le partager autour de vous.

Je savais que je reviendrais différent de ce voyage. Depuis quelques jours, quelque chose couve. Une éclosion se prépare, je vais naître/renaître à moi-même. Je l’ai sentie arriver, et là ça y est, elle est là, et je ressens le besoin de vous exprimer ce qui me traverse, et ce qui va se passer dans les prochains mois, voire les prochaines années.

Je suis un être fragmenté

Dans la semaine paraîtra le podcast que nous avons enregistré Florent (mon amoureux) et moi sur l’île. Nous y discutons du pass sanitaire en faisant appel à nos parts. J’utilise également le processus de fragmentation (que se rapproche du processus de dialogue entre les voix intérieures ou du système familial interne pour celleux qui connaissent) dans mes accompagnements, et dans les jeux de rôles que je créé. La pratique de l’art, en tout cas de mon art, repose sur un éclatement de la perspective.

Cet éclatement qui pourrait s’en tenir à la simple posture artistique ou philosophique (le pourrait-il vraiment ?) ne s’arrête pas là. Cela fait quelques années maintenant que je soupçonne être atteint du trouble dissociatif de l’identité. J’emploie ici un terme médical, mais les gens qui me connaissent savent à quel point j’ai une perception critique de ce qu’on qualifie comme trouble. Ne parle-t-on pas encore, pour décrire les gens comme nous, de troubles dans le genre ? Bien sûr, les choses avancent, et je vous promets que je lis beaucoup pour me former à ce qui se dit en psychologie sur les états limites, les franchissements de frontières et autre traversées. MAIS ce n’est pas un billet scientifique que j’ai envie de vous faire aujourd’hui.

Quand je parle d’éclatement, ce que je veux décrire comme expérience intime, c’est qu’il y a plusieurs voix qui vivent à l’intérieur de moi. Certaines de ces voix sont des pures créations, des êtres inventés pour les besoins d’un roman ou d’une pièce de théâtre, ou d’un jeu. Et certaines de ces voix sont des identités, et je vais m’attarder quelques instants pour expliquer ce que j’entends par là : certaines de ces voix veulent être incarnées dans le monde. Je ressens leur désir profond d’être manifestées. Dans certains milieux, on parle de canalisation de conscience, dans d’autres on parle de création d’entités spirituelles, dans d’autres enfin on parle de possessions. Divers regards sur ce vécu intime qui est le mien, et vous pouvez bien plaquer celui qui vous conviendra. En Occident scientiste, on parle de trouble dissociatif de l’identité.

L’éclatement existe depuis longtemps. Depuis la mort de Jessica, je pense, donc depuis mes sept ans. Grâce au théâtre, qui fut de l’ordre de l’indispensable dans ma vie, au cinéma, au jeu de rôle, bref, à l’art (surtout celui qui parle par le verbe ou par le corps), j’ai pu extérioriser certaines parts, apprendre à la naviguer avec plus ou moins d’aisance.

Aussi loin que je m’en souvienne, on me fait remarquer que je suis un véritable caméléon, un performer, qui change de forme en fonction du milieu, du groupe, de l’ambiance. Je suis un être fragmenté parce que je suis un être déterritorialisé : j’ai vécu dans des endroits si différents les uns des autres ! Ces changements de climats, de société, de rythmes alentours, sur moi ça donne… ça.

La naissance de l’île (Lille)

Depuis janvier 2020, j’ai un nouveau prénom à l’état civil. Je m’appelle Lille, et la naissance de ce prénom a deux histoires. La première est une histoire trans, et la seconde est une utopie intime. Les deux sont vraies, c’est pour ça que ce billet n’est pas une détransition. Je suis toujours un garçon, et c’est depuis ce garçon que je vous présente mon projet de savant fou 🙂

La première histoire, c’est l’histoire de ce garçon, que j’appellerai Minuit dans ce billet. Minuit c’est l’enfant qui a gardé le secret. Dans les communautés des systèmes (les personnes atteintes de T.D.I), on nomme parfois cet alter (cette part) le gardien des traumas. Avant de le reconnaître en moi, je le voyais chez les autres. Je tombais amoureuse d’un type très précis de garçon, toujours le même. Ce qui m’attirait chez l’Autre, c’était de percevoir une immense mélancolie, et une enfance brisée. Je jouais pour ces lost boys imaginaires une maniac pixie dream girl solaire, et à travers ces relations je soignais en moi l’enfant mort. C’est l’histoire derrière mon jeu Je ne dirai plus jamais.

Un jour, quelqu’un dont je suis tombé très amoureuse a créé avec moi. El a accepté de s’appeler Minuit, et de jouer à Minuit et Lola (la fille solaire, c’est Lola) avec moi. Ce jeu m’a permis d’intégrer Minuit, de me rendre compte qu’il était moi, peu importe à qui je faisais porter le chapeau, peu importe à quel point l’autre en face faisait un bon miroir.

J’ai décidé de transitionner. Pour faire exister ce garçon trop longtemps réduit au silence. Et quand il fut question de choisir un nom, j’ai choisi l’île (Lille).

Mon prénom porte en lui la promesse de nouveaux habitants. Je le savais quand je l’ai choisi. Minuit, en Lille, a été sur le devant de la scène depuis trois ans, et depuis quelques mois, elle, la nouvelle, frappe à la porte.

Minuit est toujours là, mais je crois que je veux changer d’hôte. Cette autre qui arrive, je l’appelle la Papesse, ou Reed. C’est celle qui est née à Angoulême, pendant le confinement de Mars. C’est celle qui a pris en charge l’avortement en août dernier, presque un an dis donc, la sage femme, et c’est elle qui prépare une nouvelle grossesse. Pas la sienne, mais celle de Lola.

Lola est celle qui a habité le corps toute mon adolescence. C’est grâce à elle que tout le monde ici fait du théâtre. Dans le milieu des systèmes, on appelle ce type d’alter « des protecteurs ». Lola est la protectrice, l’Impératrice, la femme Yang (phallique, masculine). Minuit est l’enfant mort. Je l’ai longtemps perçu comme Yin (garçon femelle, féminin) , mais je me trompais. L’énergie Yin, c’est Reed qui la porte. L’énergie de la sage femme, de la femme terre, dans laquelle je me suis ancrée pendant mon éveil spirituel. Dans le milieu des système, on appelle cet alter « le soignant » (healer). Reed est la femme médecine.

Et maintenant on fait quoi ?

Il est temps pour Reed d’être sur le devant de la scène. Cela ne veut pas dire que Minuit ou Lola disparaissent, pas du tout. Je vais continuer de m’appeler Lille, et je préfère toujours être genré au masculin par les personnes qui me connaissent d’avant. Voilà comment je vois les choses : les gens qui m’ont suivi ou accompagné dans le soin de Minuit m’ont sauvé la vie. Vous m’avez sauvé la vie. Et ce « il » sera toujours le témoin de ce cadeau immense que vous m’avez fait. Je ne le renierai jamais. Ce n’est pas une détransition.

Vous allez être les témoins de l’évolution de l’île, de Lille. Et cette évolution, aujourd’hui, elle prend la forme de Reed. Et je sais qu’il y aura d’autres personnages. Vous connaissez déjà Reed, puisque Reed, comme Minuit, comme Lola, et comme celleux qui viendront, c’est moi.

Je vais arrêter de reprendre les gens qui me genrent au féminin, qui m’incluent dans le groupe « femmes ». C’est extrêmement inconfortable pour moi. J’ai besoin que les personnes proches de moi continuent de me soutenir au masculin, mais dans mon existence sociale, mon identité civile, je vais laisser la porte ouverte au « elle », au qualificatif « femme » qui brûle tant de lèvres.

Je ne sais pas si je vais « me sentir femme ». Lola se sent elle femelle, fille, expressionniste de son genre féminin. Reed est une vieille dame, une sage femme. Le elle est indiqué pour lui parler, le il l’est tout autant. Elle fait partie de ces vieilles personnes qui ont dépassé l’enjeu de la performance de genre, elle n’est plus sur le marché du cul frais, elle s’en fout. Elle est ancêtre avant tout.

Sans Lyvia, Céline et Séverine, qui m’ont accompagné de janvier à mai dans la libération de cette femme sage, je ne serai pas en mesure d’écrire ce texte. Elles ont créé, avec l’Initiation (un programme pour connecter au divin avec sa chatte), un cocon dans lequel j’ai pu me reconnecter à mon corps, à mon plaisir et à ma sagesse.

Je n’ai pas de clarté sur tout ce qui vient. Je fais un live dimanche à 19h heure de Paris sur mon compta Insta, le dernier de la trilogie Pardonner à sa mère, si ça vous intéresse de me voir expérimenter cette nouvelle moi…

Essayons, alors.

Comment doit-on te genrer ?

SI NOUS NE SOMMES PAS SI PROCHES QUE ÇA : Si vous faites partie de mes abonné·es insta, si nous avons des rapports professionnels plus qu’amicaux, ou si vous me découvrez avec ce texte, vous vous demandez certainement (et cela fait de vous une chouette personne à mes yeux) comment il faut me genrer.

Je vais répondre à cette question avec une autre question : comment avez-vous envie de me genrer ? Écoutez votre cœur, et genrez moi de la façon la plus juste pour vous. J’ai conscience que cela peut être inconfortable, si ça l’est trop pour vous je vous propose de garder le il. Ce il m’est confortable.

J’ai le cœur si léger en vous écrivant ça. Merci de me lire, de m’accepter, de m’accompagner.

SI NOUS SOMMES PROCHES : Comme je le disais plus haut, pour me sentir en sécurité j’ai besoin qu’un certain nombre de personnes continuent à me genrer au masculin. Je n’ai pas envie d’en faire la liste ici, mais cette liste existe, je suis en train de l’établir, et vous pouvez venir me demander si vous figurez dessus. Si le besoin d’être genré au masculin par vous est de l’ordre du vital pour moi, je vous contacterai directement.

Si je ne vous contacte pas dans le prochain mois, cela veut dire que vous pouvez vous demander comment vous avez envie de me genrer. Mais l’information CRUCIALE à retenir est la suivante : on peut en discuter. On peut se demander ensemble, si vous avez l’espace et l’énergie, comment me genrer dans cette relation.

Voilà, je vous aime vraiment très fort.

Prenez soin de vous

L’île/Lille

1 commentaire

  1. Coucou Lille, ton texte m’a beaucoup touché, à un point que j’en ai eu les larmes aux yeux à la mi-lecture. Je crois qu’il me faut un peu de temps pour intégrer tout ce que tu as éveillé en moi. Merci pour ta vulnérabilité

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *